mercredi 7 mai 2008

Petit joueur

Cher Ray Zo,


Ma fille Loulou. Elle me ressemble souvent. Sauf qu'elle a les yeux bleus…

Je ne suis pas en accord avec sa mère sur certaines habitudes, mais au fond, je crois que son éducation est excellente. Sauf le bordel monstre de l'appart' de Brit. Je n'ai aucune fascination pour l'ordre et la propreté, contrairement à la plupart des membres de ma famille, en revanche, je trouve le bordel anxiogène, au-dessus d'un certain seuil (le niveau des genoux).


Je suis un papa de w-e. Je trouve ça triste, même si pour l'instant, je ne pense pas pouvoir prendre un rythme beaucoup plus rapide.

Triste pour moi, j'entends. Loulou vit bien dans cette configuration, et même si je lui manque parfois, la situation n'est pas vécue comme un problème, un dysfonctionnement.

C'est plutôt moi qui pour l'instant me heurte à mes limites pédo-relationnelles. Ou relationnelles tout court, peut-être.

Je ne sais que regarder et sourire à Loulou bêtement, pas vraiment jouer, je ne comprends pas la moitié de ce qu'elle dit. Et je la rassure moins que sa mère. Par exemple, elle ne s'endormira pas si c'est moi qui lis l'histoire du soir. Et je crois que Brit ne me la confiera pas à dormir avant quelques années.

Par ailleurs, je suis toujours fauché, je n'ai pas toujours les moyens de faire petits cadeaux.

Bref, ce qui est un peu triste, dans l'histoire, c'est de me sentir encore plus limité que ce que je voudrais.


Toutefois, la tendresse est là, l'attachement. Je n'ai vraiment pas cette fibre très développée au naturel, et je ne veux pas la cultiver méthodiquement. Mais je sens bien que ça pousse en moi. Que ce ressenti, je devrai en tenir compte pour donner plus à Loulou, au fur et à mesure.

Je sais que selon les points de vue traditionnels, ces sentiments peuvent sembler aberrants. On ne constate pas le chatouillement de la paternité près de trois ans après la naissance, on ne regarde pas son sentiment évoluer comme un bonsaï, on n'envisage pas son enfant comme une installation artistique in progress.

Evidemment ! Mais le lien familial que nous tissons n'est pas classique. Je crois que c'est une surprise, et une responsabilité dans une gamme autre que celles des autres pères. A la fois dans celle du père séparé, celle de l'oncle et parrain. Je n'occulte pas le lien familial, ni la responsabilité, et la question n'est pas de savoir si c'est assez ou suffisant : l'idéal ou la norme ne permettent pas de comprendre, mais seulement de juger. Ce que je veux, c'est faire attention pour bien faire. Aimer attentivement, et rester fidèlement à portée de vue puisque je ne vis pas à portée de main.


En lecture :


L'homme-Dé, de Luke Rhinehart.

Autobiographie, autofiction, manifeste romancé, satire psychiatrique ? L'histoire du Dr Rhinehart racontée (une partie du temps) à la première personne, un homme qui a décidé de détruire sa personnalité en laissant des dés choisir pour lui ses prochaines attitudes, entre plusieurs options définies avec une diversité énorme.

C'est tentant, dérangeant, drôle… Ca vient croiser pas mal de textes situ qui proposent le jeu comme horizon du progrès (plutôt que des utopies sociétales). Je pense aussi un peu à La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. Je me sens concerné par les préoccupations étranges du narrateur, je me demande si jouer sa vie aux dès serait intéressant…

Le livre pose une question intéressante : dans une société incohérente, est-il sain d'essayer de rester cohérent ? Le développement d'une personnalité multiple ne permettrait-il pas de vivre plus pleinement ? C'est une possibilité que des auteurs récents envisagent sincèrement.

On aurait la possibilité de protéger son moi, sa cohérence, mais de refuser de comprendre le monde, ou de l'ignorer. Mais être libre aussi radicalement, c'est aussi ignorer le monde. Et peut-être qu'un monde incohérent nous fait croire qu'on doit l'être, mais que quelques jours de vacances au calme nous aiderait à retrouver le nord.

Franchement, la question est intéressante.

Apparemment il s'agit d'un livre culte. En tout cas, le pavé est très digeste jusqu'ici. Par contre, je suis au deux-tiers, les limites d'un récit basé sur le hasard sont atteintes, j'espère qu'il y a un développement aussi prenant.


Tu peux toujours dire que je suis un rêveur. Mais je ne suis pas le seul.

2 commentaires:

Marie-Georges Profonde a dit…

"l'idéal ou la norme ne permettent pas de comprendre, mais seulement de juger"
C'est beau et vrai.

Juan Selenita de Siestacorta a dit…

Wah. Je fais des mots d'auteur sans le savoir :-)